Que devient donc ce groupe de heavy à poigne prometteur dans les années 80 et dont le parcours chaotique à freiné l'ascension? HELLOWEEN change, se fait "Chameleon", et repart de plus belle avec de grandes ambitions. Michael Kiske et Markus Grosskopf en ont gros sur la citrouille et profitent de la promotion de leur nouvel album pour mettre certaines choses au point.

Votre nouvel album s'intitule "Chameleon". Cela signifie t-il qu'HELLOWEEN est un groupe changeant ?
M.K. : Ce titre s'est imposé car nous n'étions pas très heureux du résultat de "Pink Bubbles Go Ape" lors duquel nous n'avions pu accomplir tout ce que nous voulions, pour diverses raisons. Cette fois, nous ne voulions vraiment rien de prémédité. Il fallait que les choses nous viennent naturellement, sans que nous ayons à nous poser la moindre question au sujet de l'orientation que nous allions prendre.
M.K. : Et le résultat donne des compositions assez variées ; cela fait immanquablement penser au caméléon qui ne cesse de changer de couleurs. Cet animal a également deux yeux qui peuvent regarder dans deux directions totalement différentes.
M.K. : Nous avons toujours été ainsi. Nous avons sans cesse voulu changer, varier les plaisirs et faire preuve de diversité musicale. Nous l'avons d'ailleurs fait, même à l'époque des "Keeper Of The 7 Keys", avec les capacités qui étaient les nôtres en ce temps-là. Cette fois, ce phénomène est poussé à l'extrême : l'ouverture musicale est maximale et cela correspond tout à fait à ce que nous espérions. Dans ces conditions, je crois que "Chameleon" était véritablement le titre idéal.
 
Ne craignez-vous pas de désorienter votre public ?
M.K. : Il est certain que cet album est assez difficile à 'saisir" et il faut prendre du temps pour le comprendre. Mais je ne crois pas que nous sommes là pour rendre la musique facile d'accès aux gens. Je déteste voir le business tel qu'il est en ce moment, où les groupes sortent des albums complètement conformes à ce que le public attend afin d'augmenter leur potentiel de ventes, sans prendre de risques. C'est bien plus intéressant de faire un véritable nouvel album, à chaque fois qu'on en sort un.
M.G. : C'est pour cela que nous avons essayé sur chacun de nos albums de proposer quelque chose de radicalement différent de ce que nous avions proposé sur le précédent.
M.K. : Et nous ainsi dans le futur car il faut que cela se sache : nous ne ferons plus aucune concession. Le successeur de "Chameleon" n'aura donc rien à voir avec celui-ci.
M.G. : Nous n'aimons pas l'idée que les gens puissent deviner par avance de quoi sera fait le prochain album d'HELLOWEEN. Je crois que le discours qui consiste à dire : "Notre précédent album était bon et nous avons voulu en refaire un dans la même veine" est très ennuyeux. Nous préférons prendre le risque de faire ce que nous aimons et d'évoluer naturellement. Si les gens aiment, tant mieux, s'ils n'aiment pas, tant mieux aussi. Je fais de la musique et je considère cela comme un moyen d'expression, c'est tout.
 
La complexité des arrangements et la diversité des morceaux a dû rendre l'enregistrement de l'album plus difficile, non?
M.K : Absolument pas ! Nous n'avons rencontré aucun problème. La présence de Tommy Hansen a été bénéfique, car il était simplement là pour nous conseiller et son influence n'était pas prédominante : c'est un bon point. Toutes les idées venaient de nous et lui se chargeait de les mettre en pratique. C'est un peu comme si nous avions produit cet album nous-mèmes, c'était beaucoup de travail mais comme nous ne nous sommes pas pris la tête, c'était également facile à réaliser.
 
Cela dit, cette complexité dans l'écriture des morceaux ne risque-t-elle pas de les rendre plus difficiles à jouer sur scène?
M.K. : Oh, si ! Mais ce n'est pas vrai pour tous les titres. "First Time", "Giants", "I Believe" et "Revolution Now" sont simples à interpréter. Si l'album vend suffisamment et que nous avons assez d'argent pour le faire, nous prendrons une section de cuivres avec nous. Sinon, nous ferons sans, et interpréterons les morceaux les plus complexes de manière différente à la version studio.
M.G. : Moi, j'aimerais bien avoir des cuivres sur scène. Ça aurait de l'allure!
 
Il est presque impossible de ranger votre musique dans un genre spécifique.Comment allons-nous pouvoir la décrire à nos lecteurs ?
M.K. : Cet album ne peut être acheté par des gens qui ont l'esprit hermétique à une grande diversité. Ceux qui sont focalisés sur un genre précis ne l'aimeront certainement pas. Mais je ne veux pas faire de la musique, excuse-moi, pour des idiots. Cela peut paraître dur à dire comme ça mais je crois que les gens qui n'écoutent pas énormément de choses différentes apprécierons quand même ce que nous avons fait sur "Chameleon".
 
Il semble aussi que le côté "fun" d’HELLOWEEN ait désormais disparu.Est-ce exact?
M.K. : Vraiment ? Je ne trouve pas. Nous avons toujours notre petite citrouille, elle est présente, non pas sur la pochette du CD mais à l'intérieur. Entre les textes vous la retrouverez. Et puis le "fun' est aussi présent dans les morceaux, dans "When The Sinner" par exemple. Tu ne trouves pas?
 
C'est trop bien soigné pour paraître fun !
M.K. : (rires) Ah bon! Et dans "Crazy Cats", et "Windmill"? Mais ton appréciation est très subjective, elle montre ce que tu as pensé du disque mais d'autres penseront peut-être différemment. C'est vrai que nous avons pris cet album très au sérieux. Nous aimons les aspects marrants, mais nous les avons un peu mis en retrait. Peutâtre est-ce parce que nous avons vécu des Instants difficiles et que nous ne nous sentions pas le coeur à faire un album complétement comique.
 
Vous disiez tout à l'heure que vous ne feriez plus aucune compromission. Cela signifie t-il que vous en avez fait dans le passé ?
W.K. : Oui, et nous n'avons aucune crainte à le confesser. Nous avons effectivement fait des compromissions à l'époque de "Pink Bubbles...". On avait pas mal de pression sur les épaules, beaucoup d'influences nous venaient de l'extérieur... nous avions pris un producteur qui n'avait rien pigé au groupe, et qui s'en fichait d’ailleurs éperdument (ndj : c'était Chris Trsangarides). S'il a eu autant d'influence, c’est que le groupe n'a pas non plus pris le temps de se réunir et de mettre les choses à plat. On a réalisé trop tard que ça n'allait pas du tout et c'était vraiment dur psychologiquement pour le groupe. Mais nous avons appris beaucoup de cette situation.
 
Un autre genre de pression s'exerce actuellement sur HELLOWEEN. Il s'agit d'un éventuel départ de Michael pour rejoindre IRON MAIDEN. Peux-tu clarifier cette situation?
M.K. : (rires) Il n'y a rien de vrai dans toutes ces rumeurs. Je suis dans HELLOWEEN et je crois que ce groupe, à travers les années, a trouvé une bonne façon de travailler, sans bagarres, avec un soutien mutuel permanent entre les musiciens. Ce n’est pas si courant et je ne voudrais vraiment pas casser cela.
 
Ce n'était pas le cas à l'époque où Kai Hansen était encore parmi vous?
M.K. : Kai était un mec qui pensait que ce qu'il faisait était ce qu'il y avait de mieux et même s'il ne le disait pas ainsi, il agissait souvent en fonction de cela. De l'extérieur, on pouvait croire qu'il y avait une bonne collaboration entre lui et Michael Weikath, mais ce n'était pas le cas et Michael ne s’est jamais senti totalement libre. Maintenant il l'est. Ce que je dis est la pure vérité. A l'époque ça marchait, mais ce n'était pas si bien, même si musicalement les résultats pouvaient être satisfaisants.
 
Soyons plus précis et clarifions totalement la situation. Michael, as-tu eu des contacts avec IRON MAIDEN pour devenir chanteur de ce groupe ?
M.K. : NON !
 
Et si dans un futur proche on te demandais de quitter HELLOWEEN pour IRON MAIDEN, que répondrais-tu ?
M.K. : Je n'irais pas. Mais ils ne le demanderont même pas car ils savent que cela ne collerait pas, Ils me connaissent personnellement et je suis certain qu'ils connaissent la façon dont je coinpose... ils savent que c'est incompatible avec la façon dont IRON MAIDEN travaille. Cela ne fonctionnerait pas et je ne leur apporterais pas plus de bonnes choses qu'ils ne m'en apporteraient. Je crois que si HELLOWEEN devait splitter un jour (loin de moi cette idée), je mènerais une carrière solo car je voudrais pouvoir agir à ma guise, et non comme Steve Harris voudrait que j'agisse.
 
C'est on ne peut plus clair. Revenons donc à HELLOWEEN. Avezvous un objectif précis que vous aimeriez atteindre avec ce "Chameleon" ?
M.K. : Oui. Pour moi, c'est très important qu'il y ait du disque d'or dans l'air. Après tous ces sales trucs qui nous sont arrivés... il existe tellement de gens jaloux dans ce milieu, tu ne le croirais pas, tellement de personnes qui voudraient voir ce groupe à terre, que j'aimerais vraiment prouver que nous sommes encore là, et bien là!
 
Qui sont-ils, ces envieux ?
M.K. : Il sont partout. Il y a des musiciens qui n'ont pas de succès et qui nous jalousent, des journalistes qui aimeraient nous voir séparés, qui ne nous aiment pas. C'est normal, car un groupe qui connait le succès a souvent beaucoup d'ennemis. Ne le savais-tu pas ?
 
Non, je pensais plutôt que les gens avaient tendance à être hypocrites devant les groupes qui ont du succès.
M.K. : Ça existe aussi, en effet.
M.G. : En Allemagne, tant que les groupes font leur musique et restent méconnus, on les aime. Dès qu'ils ont du succès, ça va nettement moins bien.
 
Certains veulent votre peau ?
M.K. : Je suis certain que le patron de Noise International, qui nous a causé tant de tort, aimerait nous voir nous casser la gueule. Ainsi il pourrait pousser GAMMA RAY un peu plus. Il ne comprend pas la musique que nous faisons. C'est trop haut pour son niveau, et je suis sérieux. Mais je crois vraiment qu'il serait heureux de nous voir disparaître, parce qu'il nous a perdu.
M.G. : Nous n'aurions jamais pu faire un disque comme "Chameleon" chez Noise.
M.K. : On a même failli ne pas pouvoir faire les deux "Keeper Of The 7 Keys", car il vou lait stopper la production et tout ça. Il ne comprenait pas ce que nous faisions et il avait la trouille ! Bien des gens pensent que, lorsque nous étions chez Noise, nous pouvions faire ce que nous voulions et que, DEPUIS que nous sommes chez EMI, on nous met des bâtons dans les roues. Mai c'est exactement le contraire ! Chez Noise nous avions eu toutes les emmerdes possible et imaginables. Les productions d, "Keeper ... 1" et "Keeper ... 2" avaient été intertompues et nous avions dû nous battre pour finir ce que nous avions commencé. Nous avions même été obligés de lui dire : ce sera comme ça ou nous ne ferons plus rien. Il a tellement foutu la merde dans le studio... Nous avons fini par faire ce que nous voulions, mais au prix de longues et difficiles bagarres. Pour ce "Chameleon", ni Sanctuary (notre management), ni EMI n'ont entendu un seul morceau avant que l'album soit terminé. C'est à ce moment là que nous leur avons envoyé une cassette et qu'ils nous ont dit O.K.. Nous avons pu réaliser en toute tranquillité l'album que nous voulions.


HARD FORCE - Juin 1993, Interview d'Henry DUMATRAY